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mardi 12 juillet 2016

Beloved — Toni Morrison par Sylvia Berthier



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Dans l’Ohio de la seconde moitié du XIXe siècle, Sethe, ancienne esclave noire, élève seule sa fille Denver dans une maison hantée par son autre enfant, morte avant ses deux ans. Ses retrouvailles fortuites avec Paul D qui travaillait avec elle et son mari disparu, Halle, sous les ordres des Garner au Bon Abri puis du Maître d’École, lui laissent entrevoir une vie de famille qu’elle n’espérait plus. Chassé par Paul D, le fantôme s’incruste chez eux sous les traits d’une jeune femme noire prénommée Beloved. À l’adoration qu’elle lui témoigne, Sethe répond par une affection toute maternelle malgré les mises en garde de Paul D. Trop heureuse de voir sa solitude rompue, Denver souhaiterait enfermer Beloved dans un amour possessif, malgré les singularités qu’elle remarque chez elle.

Paul D, qui cède, honteux, aux avances de Beloved, apprend par un tiers l’infanticide commis par Sethe, geste qu’elle continue de revendiquer. Il la quitte. Sethe finit par reconnaître en Beloved la fille qu’elle a égorgée et s’engage à la choyer afin de rattraper les années perdues. Denver se retrouve rapidement exclue de leur relation qui tourne à l’aigre, incapable de protéger sa mère qui s’effondre dans d’inutiles justifications, des caprices d’une sœur instable et tyrannique. La faim et la misère poussent Denver à demander une aide extérieure, premier pas vers son autonomie. Paul D profite du départ de Beloved pour revenir auprès de Sethe qui se laisse mourir comme Baby Suggs, la mère de Halle qui lui a légué la maison.

Qu’en penser ?

Réincarnation du bébé assassiné par sa mère, Beloved fait irruption dans la vie de Sethe au moment où celle-ci retrouve foi en l’amour et l’avenir grâce à Paul D, lui aussi ancien esclave. Comme le titre reprend simplement le prénom du fantôme, le lecteur a tout lieu de penser que le roman va expliciter les circonstances d’un drame provoqué par la période esclavagiste des Etats-Unis ainsi que ses conséquences. De fait, la première partie décrit l’installation de Beloved au sein d’une famille essayant de se constituer sur les ruines d’un passé traumatisant avant d’en venir au crime de Sethe. Raconté selon le froid point de vue des Blancs, elle montre l’horreur d’un geste incompréhensible et s’achève sur la rupture du couple encore plus fragilisé par l’adultère de Paul D avec Beloved. Cette dernière, cherchant sans cesse à capter l’attention et l’amour de Sethe, finit par être reconnue et considérée comme une seconde chance. Le bonheur sans Paul D serait-il envisageable malgré l’amour de plus en plus possessif qu’elles se vouent ? La deuxième partie détaille l’esclavage brutal, à visage découvert, personnifié par Maître d’École (surnom ô combien ironique !) qu’ont enduré Sethe et Paul D, celui qui, à force d’injustice, d’humiliations et de mauvais traitements conduit à la folie ou aux décisions extrêmes. Dans la troisième partie, beaucoup plus courte, Beloved peut enfin exercer son châtiment sur Sethe entièrement à sa merci, jusqu’à ce que Denver provoque sa fuite de façon indirecte et permette à sa mère et Paul D de former un couple plus durable.

Cependant, réduire ce livre à une histoire de revenant avide de vengeance n’occulte-t-il pas son autre thème principal, celui de la mémoire ? Bien que Beloved ait rejoint le monde des vivants sous l’apparence d’une jeune femme de l’âge qu’aurait l’enfant défunt pour tourmenter Sethe, elle garde en elle les esprits des autres victimes de l’esclavage, notamment celui de la mère de Sethe ainsi que le prouvent les images d’une traversée en mer cauchemardesque lors d’un monologue haché et malaisé à comprendre. L’auteur pose le problème du souvenir au sein des familles dévastées par les fléaux de l’histoire, ici la traite des Noirs aux États-Unis. L’oubli fait-il injure aux victimes ou est-il la condition nécessaire pour continuer à vivre ? Comment transmettre l’histoire familiale aux générations qui n’ont pas connu les mêmes épreuves ?

La première partie voit s’affronter Paul D et Beloved, un avenir possible face à un passé mal cicatrisé. Si Paul D propose à Sethe vie de couple et vie de famille, il ravive aussi de son passé commun avec Sethe des souvenirs extrêmement pénibles. Au traumatisme de sa prise de lait par les neveux de Maître d’École s’ajoutent avec Paul D la douleur et la colère d’apprendre que son mari en a été le témoin malheureux, brisé par son impuissance. Beloved au contraire suscite les confidences de Sethe par sa curiosité et une aptitude particulière qu’expérimente même Denver. Il suffit de commencer son récit en sa présence pour que la scène se matérialise. Il n’est alors pas étonnant que Sethe refuse de se séparer de la jeune femme. Grâce à ce don ajouté à celui de lire dans les pensées, Beloved amène Paul D à tromper Sethe sous son toit. Elle le libère de son désir refoulé et déverrouille la boîte en fer-blanc où dorment ses souvenirs d’esclave. Au final, ce n’est pas elle qui cause leur rupture, mais la divergence entre Paul D et Sethe sur le mobile de l’infanticide. Il critique avec des mots très durs (« Tu as deux pieds, Sethe, pas quatre ») son geste d’amour maternel désespéré alors que Beloved se contente à cet endroit du livre de réveiller les mémoires.

Avant que Paul D ne s’installe au 124, le bébé fantôme ne recourait pas à des techniques très élaborées pour y régner. Quelques mauvais tours joués aux deux fils de Sethe les ont mis en fuite, des meubles déplacés effrayaient la communauté noire qui évitait la maison, Sethe et Denver qui s’employaient à calmer ses colères. Grâce à Paul D, Sethe recommence à former des projets. C’est donc par la ruse que Beloved, obligée d’intervenir sous une forme humaine, déjoue cette menace afin d’exercer une emprise totale sur sa mère dont elle cible parfaitement la faille. Si de ses années d’esclavage, celle-ci continue de souffrir de l’épisode de la prise de lait plus que de tout autre, c’est parce que les neveux volaient ce qui était exclusivement réservé à ses enfants. Paul D aussi a vite perçu le danger d’un amour si absolu. En émergeant de la rivière, Beloved a imité une seconde naissance et s’est étendue près du 124 comme un enfant abandonné. Depuis son apparition, son évolution a reproduit en accéléré les principales étapes d’une femme, de la dépendance complète du nourrisson à la grossesse en passant par l’adolescence (cette fameuse luisance qui perturbait tant Paul D). Une fois l’ennemi parti et Sethe résolue à rattraper le temps perdu, comme le lui apprennent les monologues de la deuxième partie, Beloved se transforme en accusation permanente. Elle incarne alors le remords lancinant d’une criminelle qui prend enfin la mesure de son acte.

Passé, remords, crime inexpiable… Dans la troisième partie, Sethe tourne en rond dans une prison invisible, édifiée par Beloved. Si la mère échoue à justifier son geste par la volonté d’épargner à ses enfants les tortures de l’esclavage, comment expliquera-t-elle le second infanticide qu’elle est en train de commettre ? Enchaînée à son passé comme Paul D à ses semblables une fois vendu par Maître d’École, elle sombre lentement, menacée comme lui par une capitulation qui anéantirait chez elle jusqu’à l’envie de vivre, et néglige Denver qu’elle laisse mourir de faim. Or, que combat Beloved ? L’oubli. Sethe laisse le souvenir des morts l’emporter sur le monde des vivants.

Denver appartient à la première génération de transition. Trop jeune pour garder des souvenirs précis du crime de sa mère et de ses circonstances, elle a échappé à l’esclavage tout en passant son enfance à subir les conséquences de l’infanticide. Après avoir arrêté les cours de Maîtresse Jones et s’être opposée à toute explication de la part de Sethe ou Baby Suggs, après s’être sentie abandonnée par ses deux frères, elle s’est attachée à ce bébé fantôme pour tromper son immense solitude. Lorsque Beloved entre dans leurs vies, comment ne pas comprendre que Denver conçoive un amour immédiat et possessif pour cette grande sœur fantasmée, bien qu’elle détecte rapidement sa nature trouble ? Elle s’engage dans une rivalité avec sa mère sans saisir que Beloved l’utilise pour mieux la supplanter dans le cœur de Sethe.

Beloved, dans un premier temps, permet à sa mère de se livrer en toute confiance. Denver, qui soupirait de toujours voir Sethe s’interrompre au milieu d’un récit, ne s’était intéressée qu’aux souvenirs la mettant en scène, elle ou son père dont elle espère le retour. Beloved démontre à Denver qu’elle n’a jamais su écouter sa mère. Si Denver craint jusque dans son adolescence que cette dernière ne l’égorge, c’est bien la preuve qu’elle n’a pas compris le mobile de l’infanticide. Entre celle qui filtre ce qu’elle dit et l’autre ce qu’elle entend, la transmission s’avère très difficile.

Le trio se réduit. Cantonnée au rôle de témoin, Denver prend ses responsabilités dès qu’elle comprend que la relation entre Beloved et Sethe va connaître un dénouement tragique. C’est la peur qui la pousse à agir, la peur de perdre sa mère car au moment où celle-ci tombe sous la domination de sa fille fantôme, une inversion sensée s’opère dans le cœur de Denver. C’est en se sauvant elle-même, en acquérant à l’extérieur son autonomie financière, sentimentale et intellectuelle qu’elle chasse indirectement Beloved du 124 et autorise Paul D à revenir auprès de Sethe, cette fois le seul à pouvoir lui redonner une raison de vivre.

Dans ce roman qui lie étroitement drame familial et période tragique de l’histoire d’un pays, Toni Morrison explore les thèmes du traumatisme et de la mémoire. Laisser le temps mettre les événements à distance ne suffit pas pour se reconstruire : le souvenir des morts et des épreuves entrave, si l’on n’y prend garde, le cours d’une vie, voire celles de ses proches. Avec Beloved, l’auteur met en scène les différentes ruses auxquelles recourt la mémoire (et dans le cas de Sethe, la culpabilité) pour contrer l’oubli que le quotidien favorise. L’emprise du passé peut être totale, mais également fragile. Au moindre relâchement, Beloved sait qu’elle risque de se disloquer. Céder au harcèlement de son passé ou de ses remords revient à accepter une certaine forme d’esclavage qui aboutit à l’autodestruction. Comme Sethe a fini par en réchapper, il est possible de définir ce roman comme un long et douloureux exorcisme du passé. Abordant le problème de la transmission ou tout du moins de la parole, Toni Morrison montre deux écueils : Beloved incarne l’auditeur qui incite à l’épanchement continu, Denver enfant celui qui se surprotège. Seul Paul D à la fin sait où se situe la limite à ne pas franchir, permettant au couple de se reformer.

Lauréat du prix Pulitzer 1988, ce livre poignant et magistral bannit chez le lecteur toute paresse intellectuelle. Riche en images, l’écriture de Toni Morrison semble lui décocher des coups aussi violents que ceux reçus par ses personnages.

mercredi 23 décembre 2015

Mille ans de littérature japonaise Anthologie du VIIIe au XVIIIe siècle Ryôji Nakamura et René de Ceccatty




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Les Éditions Philippe Picquier nous proposent une édition revue de celle publiée en deux tomes en 1998. Il s’agit de textes japonais, écrits entre le VIIIe et le XVIIIe siècle et traduits par Ryôji Nakamura et René de Ceccatty. Dans l’avertissement faisant office de préface les auteurs nous précisent que l’évolution de la littérature japonaise est irrégulière et discontinue, parcourue de blancs, d’arrêts de production. Les périodes fécondes étant les XIe, XIIIe et XVIIe siècles et les périodes répétitives ou régressives survenant notamment au  XVIe siècle.

Il est essentiel de considérer la littérature classique japonaise comme un tout et non comme un prologue de la littérature japonaise. Elle a défini son propre langage et sa propre philosophie.

Ce livre nous permet donc de découvrir tous les genres qui ont inspiré les écrivains classiques, l’accent étant mis sur les textes en prose.

L’objectif des auteurs étant de rassembler des textes nouveaux dans une traduction inédite, vous ne trouverez pas dans cet ouvrage Notes de chevet, Heures oisives, Contes de pluie et de lune.

Notons que les textes présentés ne sont pas des extraits, exception faite des romans longs pour lesquels l’intrigue peut être suivie sans difficulté.

Les auteurs nous offrent, en appendice, deux textes contemporains : Contes de Tôno (Tôno monogatari) et l’Iki (Iki no kôzo).

Cette édition revue (dépôt légal : octobre 2005) nous offre donc les œuvres suivantes :

— Des journaux poétiques tels que Journal de Tosa et Journal d’Izumi shikibu.

L’éphémère (Kagerô) cinquante-deuxième chapitre de Genji monogatari qui en comporte cinquante-quatre.

— Les cent poèmes, célèbre anthologie de waka.

Contes du Moyen Age dont six contes extraits de Konjaku monogatari, Uji shûi monogatari, Tsutsumi chûnagon monogatari.

— Écrit de l’ermitage (Hôjôki) de Kamo no Chômei, fils d’un prêtre shintoïste qui suite à un échec dans sa carrière de courtisan abandonna le monde pour se faire moine, ce livre révèle le reste de sa vie.

— La Réserve visuelle des événements dans leur justesse (Shôbôgenzô) écrit par Dôgen (1200-1253) qui est qualitativement et quantitativement l’œuvre maîtresse de cet auteur bouddhiste. Constituée de quatre-vingt-sept chapitres, cette somme doctrinale est la première et peut-être la seule œuvre japonaise de dimension véritablement conceptuelle.

— Soliloque (Towazugatari) a été retrouvé en 1950 seulement dans une copie, incomplète du XVIIe siècle. L’auteur, désignée sous le surnom de Gofukakusain nijô, c'est-à-dire « Dame de la Deuxième Avenue, concubine de l'Empereur Retiré Gofukakusa », est née en 1258 et morte probablement autour de 1320. Son œuvre est une autobiographie en cinq tomes, dont les trois premiers sont situés à Kyôto, à la cour impériale, et les deux derniers sont consacrés à un voyage à travers le Japon, sur le modèle du poète pèlerin Saigyô (1118-1190).

La margelle du puits (Izutsu), pièce de théâtre nô suivi du Conte de la margelle du puits extrait de Isé monogatari.

— Un homme amoureux de l’amour (Kôshoku ichidai otoko), premier roman et le plus représentatif d’Ihara Saikaku (1642-1693). Avant de se consacrer à des romans, Saikaku écrivait des haikai renga, renga prosaïques d’inspiration et « libres ». Mais il abandonna ce genre pour se lancer, avec Un homme amoureux de l’amour, dans celui de l’ukiyo sôshi (« écrit du monde flottant »), que l’on peut considérer comme romanesque. Ce fut un véritable renouveau pour la littérature classique qui stagnait dans un formalisme stérile : elle allait enfin tenir compte de la société réelle, en se détachant de l’esthétisme. Cette entreprise ne fera pas école et il faudra attendre le XXe siècle pour voir réapparaître ce type de réalisme romanesque.

— La Mort des amants à Sonezaki (Sonezaki shinjû), pièce de ningyô jôruri (théâtre de poupées) écrite par Chikamatsu Monzaemon (1653 ?-1724). Chikamatsu est le dramaturge de l’époque féodale, comme ses contemporains Saikaku et Bashô sont les représentants respectifs du roman et de la poésie.

— Entretiens de Kyorai  — Propos du maître Bashô (Kyoraishô — Senshihyô) suivi du renga : En ville… extrait de La Pèlerine du singe (Sarumino, Ichinakawa no maki). L’ouvrage est, comme le titre l’indique, de Mukai Kyorai (1651-1704), qui fut un des disciples les plus représentatifs de Bashô. Il l’aurait rédigé dans les dernières années de sa vie. Bashô est le véritable auteur de la partie présentée dans cet ouvrage, il est le poète de génie qui, comme Zeami l’avait fait pour le nô, a donné au haikai une dimension artistique.

Le lecteur pourra découvrir en fin d’ouvrage un glossaire bien fourni ainsi qu’un tableau chronologique et une bibliographie qui lui seront fort utiles.

Après avoir parcouru cette anthologie, qui se veut avant tout un panorama cohérent de la variété des genres littéraires déployés durant un millénaire au Japon, au rythme qui lui convient, le lecteur occidental appréhendera plus aisément la littérature japonaise qui lui semblait auparavant aux antipodes de sa culture. S’il est poète de tanka ou de haiku, il pourra y puiser l’inspiration nécessaire et s’approcher au plus près de cette poésie si éloignée de la sienne.


Çà et là

Ukon ouvrit aussi la réponse qu’Ukifuné avait rédigée la veille :

« Il suffit d’espérer me rencontrer plus tard
Ne vous égarez pas dans un rêve du monde.

Apprenez dans l’écho d’une cloche affaiblie
Et de pleurs étouffés mes jours interrompus. »

Ukon sanglota irrépressiblement : « C’était donc cela, l’origine de ses angoisses. Mais pourquoi ne pas s’être confiée à moi ? »

———

Elle reçut de son voisin ce poème :

La margelle du puits la margelle du puits
Me sert de toise et j’ai grandi sans mon amie.

Elle répondit :

Jadis pareils aux tiens mes cheveux ont poussé
Pour qui d’autre que toi dois-je les relever ?

———

Devant la guirlande du Nouvel An, je voudrais entendre la première annonce d’Isé.
BASHÔ

Dans la lettre qu’il m’a écrite de Fukagawa, j’ai lu : « Outre la multiplicité de commentaires qu’a suscités ce poème. Quelle est ton opinion ? »

J’ai répondu : « Par la substitution de l’annonce d’Isé à la capitale, et au pays natal, le poète, à l’époque dépassée de la cérémonie du Nouvel An, se remémore l’ère du dieu et le désir d’entendre la nouvelle répond aux mouvements d’un cœur qu’habite le dieu du voyage. »

Il m’a répondu : « Je ne me démarquerai pas de ton opinion. Ce jour-là, je me suis rappelé la solennité de ce lieu divin et je me suis appuyé sur le poème du moine Jien. Je me suis contenté d’ajouter le mot première. »