Affichage des articles dont le libellé est Roman. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Roman. Afficher tous les articles

dimanche 9 décembre 2018

Je me suis tue — Mathieu Menegaux



Cliquer sur l'image pour l'agrandir


La porte de la cellule vient de se refermer sur Claire. De quoi l’accuse-t-on ? Dans un style sobre rythmé par des titres ou extraits de chansons qui peuplent sa solitude, Claire lâche les faits qui tel un chemin obscur au milieu de la nuit l’ont menée au seuil de cette prison. Coupable ou non coupable, victime d’un crime odieux, elle a choisi de porter en silence le fardeau. Elle commettra l’irréparable ; incomprise de tous, mais avait-elle le choix, héroïne malgré elle de cette tragédie contemporaine ?
Dans une confession délivrée à la première personne, Claire du fond de sa cellule déroule le parchemin des faits qui l’ont conduite en prison.


Qu’en penser ?

La plume est nouvelle et de genre masculin, elle ne craint pas de griffer le papier pour nous parler du sujet ô combien délicat de l’infanticide — une plume porteuse du point de vue de la meurtrière — le défi est de taille. Il fallait oser s’attaquer à un sujet dont on nous rebat les oreilles dans les médias, les livres ou les films. Le thème est érodé, en quoi pourrait-il nous intéresser ? Sujet traité par un homme et de surcroît un premier roman, quel culot ! Adopter le point de vue de la femme, le lecteur et plus encore la lectrice l’attendent au tournant.

Mathieu Menegaux réhabilite la tragédie grecque, il en utilise les éléments, amour, passion, secret, rejet, haine, mort sur la scène tragique pour la transformer en tragédie moderne. Les chœurs antiques chers à Euripide et Sophocle sont remplacés par la chanson française et étrangère dont moult références parsèment l’ouvrage. Le lecteur découvre une tragédie actuelle qui aborde sous un angle novateur bien qu’ancien les drames qui touchent notre société. L’écrivain distille entre les lignes de discrètes allusions à la tragédie grecque en embrassant la vision d’Aristote, Œdipe-Roi en étant un exemple parfait. Selon Aristote, il doit y avoir revirement non du malheur au bonheur, mais au contraire du bonheur au malheur, ce revirement survenant non à cause de la perversité, mais à cause d’une erreur grave d’un héros, l’attitude de Claire n’en est-elle pas le flagrant exemple ?

L’auteur porte un regard acéré sur ce qui semble un fait divers banal. Il épouse la position la plus difficile, celle de la mère infanticide. Peut-on expliquer l’horreur ? Le pari de Je me suis tue  est de tenter l’impensable. 

La plume tourbillonnante de l’auteur imprime page après page de vifs staccato de mots entremêlés de silences jusqu’au mutisme final afin de nous révéler les émotions de cette femme au fond de sa cellule obscure.

Ce flux impétueux embarque le lecteur dans un engrenage cruel. Reste-t-elle maîtresse de son destin et est-elle le personnage si effroyable que nous imaginions ? Nous sommes confronté à la réalité mise à nu. Loin d’excuser son geste, Menegaux dévoile une Claire ni monstre ni innocente, endossant le rôle de la femme avec une aisance peu commune. Il excelle dans l’art d’aborder des sujets tant ordinaires que graves tels l’infertilité, la routine, les normes sociétales, le viol, l’infanticide dont peines et peurs apparaissent submergées par son dégoût infini. Le lecteur témoin coi de l’événement irréversible, déclencheur relaté avec une empathie certaine, ne parvient pourtant à n’en éprouver aucune pour les personnages. De même que Menegaux déroule son histoire sans adopter aucun parti, le lecteur restera spectateur attendant en vain les explications de l’auteur. Force est de constater que tout ne peut s’expliquer, le lecteur se laisse peu à peu envahir par cette sensation oppressante d’incompréhension. L’auteur peut-il lui en tenir rigueur ? Claire comprend-elle cet acte injustifiable ? Elle est avant tout victime, ce qui la mènera au drame qu’elle vivra seule car elle ne veut pas ou ne peut pas en parler. D’aucuns lui reprocheront son arrogance, sa réussite, une vie de bourgeoise aisée, ses choix mêmes qui gripperont une mécanique bien huilée. Très peu de personnes lui tendront la main, mais le souhaite-t-elle ? Elle décide seule de sa ligne de défense, le mutisme afin d’expier sa faute, position dont elle ne déviera pas. Héroïne classique, elle œuvre pour sa propre perte et son amour démesuré pour Antoine la poussera à commettre l’irréparable pour ne pas le perdre. La crainte du malheur engendre le malheur. Claire victime de son propre orgueil, de son mutisme, de la cruauté du destin devient l’héroïne d’une tragédie moderne.

Lorsque nous faisons la connaissance de Claire, celle-ci attend dans sa cellule un procès en cour d’assises, nous ignorons le crime pour lequel elle est jugée, nous ne découvrirons que progressivement les faits violents et choquants pour la plupart qui l’ont menée à cette incarcération. Comment ne serions-nous pas chamboulé, pétrifié par chaque nouvelle révélation de Claire ? Peu à peu l’esquisse du crime prend forme, d’autant plus monstrueuse qu’elle nous apparaît incompréhensible et traumatisante. Cette lente descente aux enfers de l’héroïne est dépeinte sans que sensations ou sentiments ne soient jamais censurés aussi dérangeants ou extrêmes puissent-ils être. Ces événements nous atteindront davantage et seront d’autant mieux compris si nous sommes lectrice et non lecteur. La force de l’auteur est de nous faire vivre si intensément chaque épisode que nous le vivons à la place de Claire, quasiment persuadé que nous pourrions en arriver là. En serions-nous capable ? Rien ni personne ne peut nous contredire car aussi odieux que soit ce crime, qui pourrait affirmer ne jamais y parvenir ? Dans ce roman l’auteur nous amène à prendre conscience que chaque événement de notre vie nous permet de nous construire et qu’il est rarement possible de nous reconstruire lorsque nous sommes victime d’un traumatisme. 

Nous aurions tort d’ignorer que ce roman témoigne de la complexité d’un jugement. Le personnage de Claire nous enseigne, ce qui rend ce roman d’autant plus intéressant, l’immense tâche des juges consistant à décortiquer une affaire dans ses moindres détails. Ainsi, les expertises, les interrogatoires aussi nombreux soient-ils ne permettent pas toujours de cerner la vérité. L’auteur nous dévoile avec brio la complexité de la justice et l’ambiguïté qu’elle peut révéler.

La dernière page tournée, nous imaginons sans peine la mise en scène d’Alfred Hitchcock offrant au spectateur une héroïne, un iceberg sublime comme lui seul savait les dénicher, mystérieuse, blonde, élégante et sportive. Elle, femme de notre temps, confrontée aux problèmes récurrents de notre société comme en témoigne son désir obsessionnel d’enfant, prônant l’indépendance dans le couple, vouée à une solitude à deux, puis à l’isolement fatal.

Comment ne pas percevoir un clin d’œil au roman de Yann Queffélec, Les noces barbares, prix Goncourt 1985 ? Nous n’avons pas oublié cette jeune héroïne âgée de treize ans, enceinte après avoir été violée par un jeune soldat américain et encore moins la quête désespérée de son fils pour l’amour de sa mère tout comme le dénouement final qui ne nous laissa pas indemne, dernier épisode de leurs « noces barbares ».

Ce premier roman d’un auteur inconnu a reçu toute notre adhésion et nous vous le recommandons chaleureusement. Ce roman est une véritable pépite comme il en existe de difficilement identifiables dans la littérature blanche. Comment les découvrir ? Se rendre chez son libraire favori et dénicher l’œuvre au fond du magasin, émergeant entre deux piles qui sans être poussiéreuses ne paient pas de mine. Nous fûmes conquis par cette écriture sobre et efficace nous reliant à l’héroïne dès les premières lignes et nous tenant en haleine jusqu’au point de non retour. Un bémol néanmoins, les multiples références à la chanson française et étrangères qui parsèment l’ouvrage nous semblent trop nombreuses, ce procédé est excessif.

Édité par Grasset en 2015 et par Points en 2017, ce roman a obtenu le prix du premier roman des 29Journées du Livre de Sablet dans le Vaucluse et obtient le prix du meilleur roman des lecteurs de Points.

En 2017, Mathieu Menegaux est de retour avec Un fils parfait pour lequel il reçoit le prix Claude Chabrol du roman noir.

L’année 2018 voit l’apparition de son troisième roman Est-ce ainsi que les hommes jugent, toujours édité par Grasset.

Çà et là

« C’est propre, la tragédie.
C’est reposant, c’est sûr… Dans le drame, avec ces
traîtres, avec ces méchants acharnés,
cette innocence persécutée, ces vengeurs,
ces terre-neuve, ces lueurs d’espoir,
cela devient épouvantable de mourir, comme un accident.
Dans la tragédie on est tranquille.
D’abord, on est entre soi.
On est tous innocents en somme !
Ce n’est pas parce qu’il y en a un qui tue
Et l’autre qui est tué. C’est une question de distribution.
Dans le drame, on se débat parce qu’on espère en sortir.
C’est ignoble, c’est utilitaire.
Là, c’est gratuit. C’est pour les rois.
Et il n’y a plus rien à tenter, enfin ! »

JEAN ANOUILHAntigone
[…]

Je ne sais pas combien de temps je suis restée allongée dans le tunnel. Pas allongée, non, recroquevillée. Je me revois, prostrée, meurtrie. Il est parti. C’est fini. Je remonte mon pantalon, il a déchiré ma culotte. Je souffre. J’ai mal. J’ai honte. L’ignominie dégouline entre mes cuisses. L’odeur m’écœure. Je suis sale, souillée, polluée, intouchable. Je me dégoûte, tout me dégoûte. Ce souterrain me dégoûte. Il me dégoûte. Mais je suis soulagée. Je suis en vie. Je respire. J’inspire. J’expire. Mon cœur bat. Je tremble. Je soupire. Je pleure. Je vomis. Le dîner, ma bile, ma trouille, je gerbe tout. Et il n’y a personne, dans le tunnel. Personne. Je me lève. Je ne tiens pas debout. Je me relève, encore. Ça y est. Je titube. Je suis debout. Je marche. Quitter ce tunnel. Appeler Antoine.

[…]

Je l’ai vue défiler devant moi, cette vie, et je l’ai refusée. Pierre était dans mes bras et déjà je ne le supportais plus. J’avais perdu tout espoir, l’humanité m’avait quittée, j’étais dans une impasse, je me débattais et il fallait que j’en sorte.

mardi 12 juillet 2016

Beloved — Toni Morrison par Sylvia Berthier



Cliquer sur l'image pour l'agrandir


Dans l’Ohio de la seconde moitié du XIXe siècle, Sethe, ancienne esclave noire, élève seule sa fille Denver dans une maison hantée par son autre enfant, morte avant ses deux ans. Ses retrouvailles fortuites avec Paul D qui travaillait avec elle et son mari disparu, Halle, sous les ordres des Garner au Bon Abri puis du Maître d’École, lui laissent entrevoir une vie de famille qu’elle n’espérait plus. Chassé par Paul D, le fantôme s’incruste chez eux sous les traits d’une jeune femme noire prénommée Beloved. À l’adoration qu’elle lui témoigne, Sethe répond par une affection toute maternelle malgré les mises en garde de Paul D. Trop heureuse de voir sa solitude rompue, Denver souhaiterait enfermer Beloved dans un amour possessif, malgré les singularités qu’elle remarque chez elle.

Paul D, qui cède, honteux, aux avances de Beloved, apprend par un tiers l’infanticide commis par Sethe, geste qu’elle continue de revendiquer. Il la quitte. Sethe finit par reconnaître en Beloved la fille qu’elle a égorgée et s’engage à la choyer afin de rattraper les années perdues. Denver se retrouve rapidement exclue de leur relation qui tourne à l’aigre, incapable de protéger sa mère qui s’effondre dans d’inutiles justifications, des caprices d’une sœur instable et tyrannique. La faim et la misère poussent Denver à demander une aide extérieure, premier pas vers son autonomie. Paul D profite du départ de Beloved pour revenir auprès de Sethe qui se laisse mourir comme Baby Suggs, la mère de Halle qui lui a légué la maison.

Qu’en penser ?

Réincarnation du bébé assassiné par sa mère, Beloved fait irruption dans la vie de Sethe au moment où celle-ci retrouve foi en l’amour et l’avenir grâce à Paul D, lui aussi ancien esclave. Comme le titre reprend simplement le prénom du fantôme, le lecteur a tout lieu de penser que le roman va expliciter les circonstances d’un drame provoqué par la période esclavagiste des Etats-Unis ainsi que ses conséquences. De fait, la première partie décrit l’installation de Beloved au sein d’une famille essayant de se constituer sur les ruines d’un passé traumatisant avant d’en venir au crime de Sethe. Raconté selon le froid point de vue des Blancs, elle montre l’horreur d’un geste incompréhensible et s’achève sur la rupture du couple encore plus fragilisé par l’adultère de Paul D avec Beloved. Cette dernière, cherchant sans cesse à capter l’attention et l’amour de Sethe, finit par être reconnue et considérée comme une seconde chance. Le bonheur sans Paul D serait-il envisageable malgré l’amour de plus en plus possessif qu’elles se vouent ? La deuxième partie détaille l’esclavage brutal, à visage découvert, personnifié par Maître d’École (surnom ô combien ironique !) qu’ont enduré Sethe et Paul D, celui qui, à force d’injustice, d’humiliations et de mauvais traitements conduit à la folie ou aux décisions extrêmes. Dans la troisième partie, beaucoup plus courte, Beloved peut enfin exercer son châtiment sur Sethe entièrement à sa merci, jusqu’à ce que Denver provoque sa fuite de façon indirecte et permette à sa mère et Paul D de former un couple plus durable.

Cependant, réduire ce livre à une histoire de revenant avide de vengeance n’occulte-t-il pas son autre thème principal, celui de la mémoire ? Bien que Beloved ait rejoint le monde des vivants sous l’apparence d’une jeune femme de l’âge qu’aurait l’enfant défunt pour tourmenter Sethe, elle garde en elle les esprits des autres victimes de l’esclavage, notamment celui de la mère de Sethe ainsi que le prouvent les images d’une traversée en mer cauchemardesque lors d’un monologue haché et malaisé à comprendre. L’auteur pose le problème du souvenir au sein des familles dévastées par les fléaux de l’histoire, ici la traite des Noirs aux États-Unis. L’oubli fait-il injure aux victimes ou est-il la condition nécessaire pour continuer à vivre ? Comment transmettre l’histoire familiale aux générations qui n’ont pas connu les mêmes épreuves ?

La première partie voit s’affronter Paul D et Beloved, un avenir possible face à un passé mal cicatrisé. Si Paul D propose à Sethe vie de couple et vie de famille, il ravive aussi de son passé commun avec Sethe des souvenirs extrêmement pénibles. Au traumatisme de sa prise de lait par les neveux de Maître d’École s’ajoutent avec Paul D la douleur et la colère d’apprendre que son mari en a été le témoin malheureux, brisé par son impuissance. Beloved au contraire suscite les confidences de Sethe par sa curiosité et une aptitude particulière qu’expérimente même Denver. Il suffit de commencer son récit en sa présence pour que la scène se matérialise. Il n’est alors pas étonnant que Sethe refuse de se séparer de la jeune femme. Grâce à ce don ajouté à celui de lire dans les pensées, Beloved amène Paul D à tromper Sethe sous son toit. Elle le libère de son désir refoulé et déverrouille la boîte en fer-blanc où dorment ses souvenirs d’esclave. Au final, ce n’est pas elle qui cause leur rupture, mais la divergence entre Paul D et Sethe sur le mobile de l’infanticide. Il critique avec des mots très durs (« Tu as deux pieds, Sethe, pas quatre ») son geste d’amour maternel désespéré alors que Beloved se contente à cet endroit du livre de réveiller les mémoires.

Avant que Paul D ne s’installe au 124, le bébé fantôme ne recourait pas à des techniques très élaborées pour y régner. Quelques mauvais tours joués aux deux fils de Sethe les ont mis en fuite, des meubles déplacés effrayaient la communauté noire qui évitait la maison, Sethe et Denver qui s’employaient à calmer ses colères. Grâce à Paul D, Sethe recommence à former des projets. C’est donc par la ruse que Beloved, obligée d’intervenir sous une forme humaine, déjoue cette menace afin d’exercer une emprise totale sur sa mère dont elle cible parfaitement la faille. Si de ses années d’esclavage, celle-ci continue de souffrir de l’épisode de la prise de lait plus que de tout autre, c’est parce que les neveux volaient ce qui était exclusivement réservé à ses enfants. Paul D aussi a vite perçu le danger d’un amour si absolu. En émergeant de la rivière, Beloved a imité une seconde naissance et s’est étendue près du 124 comme un enfant abandonné. Depuis son apparition, son évolution a reproduit en accéléré les principales étapes d’une femme, de la dépendance complète du nourrisson à la grossesse en passant par l’adolescence (cette fameuse luisance qui perturbait tant Paul D). Une fois l’ennemi parti et Sethe résolue à rattraper le temps perdu, comme le lui apprennent les monologues de la deuxième partie, Beloved se transforme en accusation permanente. Elle incarne alors le remords lancinant d’une criminelle qui prend enfin la mesure de son acte.

Passé, remords, crime inexpiable… Dans la troisième partie, Sethe tourne en rond dans une prison invisible, édifiée par Beloved. Si la mère échoue à justifier son geste par la volonté d’épargner à ses enfants les tortures de l’esclavage, comment expliquera-t-elle le second infanticide qu’elle est en train de commettre ? Enchaînée à son passé comme Paul D à ses semblables une fois vendu par Maître d’École, elle sombre lentement, menacée comme lui par une capitulation qui anéantirait chez elle jusqu’à l’envie de vivre, et néglige Denver qu’elle laisse mourir de faim. Or, que combat Beloved ? L’oubli. Sethe laisse le souvenir des morts l’emporter sur le monde des vivants.

Denver appartient à la première génération de transition. Trop jeune pour garder des souvenirs précis du crime de sa mère et de ses circonstances, elle a échappé à l’esclavage tout en passant son enfance à subir les conséquences de l’infanticide. Après avoir arrêté les cours de Maîtresse Jones et s’être opposée à toute explication de la part de Sethe ou Baby Suggs, après s’être sentie abandonnée par ses deux frères, elle s’est attachée à ce bébé fantôme pour tromper son immense solitude. Lorsque Beloved entre dans leurs vies, comment ne pas comprendre que Denver conçoive un amour immédiat et possessif pour cette grande sœur fantasmée, bien qu’elle détecte rapidement sa nature trouble ? Elle s’engage dans une rivalité avec sa mère sans saisir que Beloved l’utilise pour mieux la supplanter dans le cœur de Sethe.

Beloved, dans un premier temps, permet à sa mère de se livrer en toute confiance. Denver, qui soupirait de toujours voir Sethe s’interrompre au milieu d’un récit, ne s’était intéressée qu’aux souvenirs la mettant en scène, elle ou son père dont elle espère le retour. Beloved démontre à Denver qu’elle n’a jamais su écouter sa mère. Si Denver craint jusque dans son adolescence que cette dernière ne l’égorge, c’est bien la preuve qu’elle n’a pas compris le mobile de l’infanticide. Entre celle qui filtre ce qu’elle dit et l’autre ce qu’elle entend, la transmission s’avère très difficile.

Le trio se réduit. Cantonnée au rôle de témoin, Denver prend ses responsabilités dès qu’elle comprend que la relation entre Beloved et Sethe va connaître un dénouement tragique. C’est la peur qui la pousse à agir, la peur de perdre sa mère car au moment où celle-ci tombe sous la domination de sa fille fantôme, une inversion sensée s’opère dans le cœur de Denver. C’est en se sauvant elle-même, en acquérant à l’extérieur son autonomie financière, sentimentale et intellectuelle qu’elle chasse indirectement Beloved du 124 et autorise Paul D à revenir auprès de Sethe, cette fois le seul à pouvoir lui redonner une raison de vivre.

Dans ce roman qui lie étroitement drame familial et période tragique de l’histoire d’un pays, Toni Morrison explore les thèmes du traumatisme et de la mémoire. Laisser le temps mettre les événements à distance ne suffit pas pour se reconstruire : le souvenir des morts et des épreuves entrave, si l’on n’y prend garde, le cours d’une vie, voire celles de ses proches. Avec Beloved, l’auteur met en scène les différentes ruses auxquelles recourt la mémoire (et dans le cas de Sethe, la culpabilité) pour contrer l’oubli que le quotidien favorise. L’emprise du passé peut être totale, mais également fragile. Au moindre relâchement, Beloved sait qu’elle risque de se disloquer. Céder au harcèlement de son passé ou de ses remords revient à accepter une certaine forme d’esclavage qui aboutit à l’autodestruction. Comme Sethe a fini par en réchapper, il est possible de définir ce roman comme un long et douloureux exorcisme du passé. Abordant le problème de la transmission ou tout du moins de la parole, Toni Morrison montre deux écueils : Beloved incarne l’auditeur qui incite à l’épanchement continu, Denver enfant celui qui se surprotège. Seul Paul D à la fin sait où se situe la limite à ne pas franchir, permettant au couple de se reformer.

Lauréat du prix Pulitzer 1988, ce livre poignant et magistral bannit chez le lecteur toute paresse intellectuelle. Riche en images, l’écriture de Toni Morrison semble lui décocher des coups aussi violents que ceux reçus par ses personnages.

mardi 7 juin 2016

Jules — Didier van Cauwelaert



Cliquer sur l'image pour l'agrandir


Zibal de Frèges, 42 ans, né de parents inconnus est découvert, âgé de quelques heures, au fond d’une poubelle de l’ambassade de France à Damas. Ce chercheur titulaire d’un double diplôme d’ingénieur biochimiste et d’astrophysicien après avoir soutenu une thèse sur la thermodynamique des trous noirs, puis une thèse sur la transformation des bactéries en agents dépolluants, se retrouve vendeur de macarons Ladurée à Orly Ouest. Il fantasme sur une jeune et jolie aveugle qui s’arrête à son stand avant d’aller se faire opérer d’une greffe de la cornée à Nice. L’histoire s’arrêtera-elle là ? Non, car le commandant de bord ayant décidé de faire voyager tous  les animaux en soute sépare Alice de son chien, en contradiction avec la loi européenne de 2008 autorisant un chien guide à voyager avec son maître. Zibal accourt, s’emporte et rend Jules à sa maîtresse.

L’intervention lui permet de recouvrer la vue. Alors qu’elle devrait nager dans le bonheur, son chien vit un véritable calvaire en n’étant plus les yeux de sa maîtresse. Que va-t-elle faire ? Suivre les conseils de la fédération des chiens d’aveugle, abandonner son chien afin qu’il soit placé chez un autre aveugle ? Ce qu’elle fait, la mort dans l’âme, espérant que Jules retrouve joie de vivre et ce pour quoi il a été dressé.

Maltraité par son nouveau maître, il fugue afin de retrouver Zibal et Alice alors que la vie de chacun a été bouleversée. Alice est partie au loin pour oublier et Zibal par la faute de Jules a perdu son travail et son appartement. La quête de nos deux héros sur la piste d’Alice emmène le lecteur dans moult péripéties plus fantasques les unes que les autres.


Qu’en penser ?

Ligne quatre, la plume ciselée de l’auteur n’utilise que sept mots, pas un verbe, pour nous décrire son héroïne. Déjà captivé le lecteur ne l’imagine pas, il la voit. Didier van Cauwelaert déroule le fil de son histoire avec un savoir-faire dont lui seul a le secret, une fois de plus nous sommes conviés.

Cette comédie romantique dont le héros est un chien guide d’aveugle ne tombe jamais dans la banalité et s’inscrit dans le fil rouge de l’œuvre de l’écrivain où reconstruction des personnages, légèreté et fantastique s’entremêlent, très loin des autofictions qui très souvent nous lassent. Nous découvrons une histoire où nos trois héros sont accompagnés de personnages secondaires parfois très hauts en couleur donnant toute sa force au récit. Un chien passé maître dans l’art de cabotiner, une aveugle, un laissé-pour-compte de la société, Eliane de Frèges, mère de ce dernier, Fred, Eric Vong, thérapeute pour animaux, Coumba, péripatéticienne sadomaso, l’ermite de la plage de Trouville, sont autant de personnages dignes des meilleurs seconds rôles du cinéma.

Ils se prénomment Alice et Zibal, êtres ordinaires semblant sortir d’un roman de Marcel Aymé — comment ne pas penser à « La belle image », roman publié en 1941 ? —  que la vie n’a pas épargnés.

Elle, traumatisée par un accident qui lui a coûté la vue qu’elle retrouvera au bénéfice d’une intervention chirurgicale. Confrontée au bonheur inespéré, une grande lucidité lui permettra de comprendre que sans ce handicap elle ne serait jamais devenue celle qu’elle est maintenant. Sa force de résilience l’a transformée.

Lui, inventeur d’un procédé de dépollution qui aurait pu lui rapporter des millions, se retrouve vendeur chez Ladurée à l’aéroport d’Orly, sa compagne l’ayant viré de son entreprise pour exploiter son brevet. Jules, chien guide d’aveugle, fugue, retrouve Zibal, bouleverse sa vie, à peine vingt-quatre heures suffisent à le mettre au chômage et lui faire perdre son logement. Que lui reste-t-il désormais ? La liberté avec tout ce qu’elle comporte de risques et peurs d’improbables lendemains. Ce chien a choisi Zibal pour reconquérir sa maîtresse, mais pourquoi lui qui ne connaît rien aux chiens ? Comment va-t-il gérer cette situation nouvelle ?  Ce chien sera le début de sa reconstruction.

Jules, quant à lui, un labrador chien guide n’est pas un chien comme un autre, apprentissage et dressage furent son quotidien avant d’être reconnu apte, major de sa promotion et attribué à Alice. L’autonomie retrouvée de sa maîtresse a brisé le lien et Jules redevenu un simple animal de compagnie se sent inutile, humilié, rejeté, il a perdu sa raison de vivre. Pire encore, il est séparé de celle dont il est « les yeux » juste avant les vacances qu’ils avaient l’habitude de passer ensemble en Normandie, terre paradisiaque pour un chien. Lors de ce rituel, ils nagent ensemble, les dangers sont moindres que sur la route, nouvelle perte de repères qui accroît sa dépression.

Didier van Cauwelaert s’attache à nous dépeindre des personnages tombés au fond d’un gouffre et leur lente remontée, ce qui le démarque de ses contemporains qui traitent si souvent des drames de notre époque, de la désillusion ou de l’échec programmé.

Sa plume distille tout au long de cette fiction une réalité si forte et vraisemblable qu’elle entraîne le lecteur à la poursuite de Jules, incontestable héros de ce roman qui prend par instant des allures de documentaire où transpire sa passion pour l’univers des chiens d’aveugles, passion qu’il partagea, enfant, avec son père.

La réalité dépasse parfois la fiction, comme le souligne l’auteur en fin d’ouvrage, la destinée fictive de Zibal a « certains éléments communs avec celle de Mohed Altrad, industriel et homme de lettres français né en Syrie ».

On notera également comme dans nombre de ses romans que ce qui paraît le plus fou n’est pas le fruit de son imagination, pour preuve « le brevet des plantes à traire » tout comme « la dépollution du lisier de porc », « les expériences de communication avec les yaourts » ou « la domestication des bactéries ».

Bien au-delà de ses talents de romancier, telles des touches impressionnistes sont abordés les thèmes sociétaux de notre époque comme le handicap, l’adoption, les relations intergénérationnelles, l’émigration, l’homosexualité, le libéralisme économique, dont certaines scènes surréalistes ne sont pas absentes.

D’aucuns pourraient s’étonner de la photographie de couverture qui n’est pas celle d’un labrador, mais ce serait mal connaître tant Albin Michel que Didier van Cauwelaert, elle nous est apparue comme une évidence. La métamorphose d’un labrador en braque de Weimar n’est pas étrangère à « La Belle image », roman de Marcel Aymé que nous évoquions tout à l’heure. À noter que William Wegman, photographe d’art renommé pour ses clichés mettant en scène ses chiens a composé celui-ci pour un « Walk-a-thon » en 1999, ce qui milite plus encore en faveur du  choix de l’éditeur.

« Jules », un livre à l’écriture limpide emprunt de poésie où amitié rime avec amour, légèreté avec gravité, traumatisme avec résilience. Nous recommandons sa lecture, voire relecture dont nous sommes sorti heureux. Et si le choix du titre n’était pas innocent… ne pourrait-on y percevoir quelques fragrances d’un « Jules et Jim » du XXIe siècle ?

Çà et là

Hauts talons canari, minishort rouge et top turquoise, elle ne risquait pas de se faire écraser par temps de brume.

[…]

Le havre en question était une pièce à volets clos, tatamis, jardin zen et lanternes en papier, nimbée d’une musique pour salon de massage. Une fontaine surmontée d’un ange à tête de serpent glougloutait à la lueur d’une bougie parfumée.
Le thérapeute fixait dans les yeux le labrador qui soutenait son regard. Ils semblaient  échanger des informations. La respiration haletante de Jules se calmait peu à peu, comme pour se mettre au diapason du souffle régulier qui creusait la poitrine de son vis-à-vis. Soudain Vong a éclaté de rire. J’ai demandé pourquoi. Sans se retourner, il a claqué des doigts pour me faire taire en indiquant le sol. Je me suis assis à leur niveau, contre le mur, et j’ai attendu la fin de leur tête-à-tête.
— Les images mentales qu’il m’a montrées confirment ce que j’ai vu par la fenêtre, m’a-t-il déclaré en se relevant avec une souplesse étonnante. Il vous traite comme un chien.